Chapitre 3

Port de San Julian, le 20 mai 1520, en hiver

On a vu le premier signe qu'un peuple vie dans cette région sauvage. De très grosses empreintes ont été trouvées mais on n'a pas encore vu les individus en personne. À cause de l'apparence de ces empreintes Magellan a appelé cette île Patagonia.

Explorer de nouvelles îles n'est pas nouveau pour moi, mais j'ai appris que tout ce qu'on peut y trouver va toujours surprendre.

Toledo 1516

J'ai passé par Arroyo avant de commencer mon vrai voyage. Je n'avais pas revu mon ami Julian depuis que mon oncle avait pris Maria et moi avec lui. J'ai été chez lui mais je n'y ai trouvé personne. J'ai donc été à l'hacienda de Don Felipe, où la mère de Julian travaillait d'habitude.

-Non, Julian n'est plus ici. Don Felipe a voulu que mon fils l'accompagne au Nouveau Monde avec lui.
-Le Nouveau Monde? Mais c'est impossible, Julian m'a dit lui-même qu'il ne voudrait jamais quitter Arroyo, il souhaitait servir les villageois ici.
La mère de Julian laissa s'échapper une larme.
-Il n'avait pas vraiment le choix. Don Felipe n'aurait pas accepté qu'il refuse. Je prie tous les jours Notre Dame pour qu'elle le garde en vie.
-Je suis sûr qu'il ira bien, lui dis-je à la hâte, je ne voulais pas lui faire plus de peine:
-J'irai là-bas moi-même un jour et peut-être que je le reverrai.
Je savais que c'était comme lui donner l'illusion que le Nouveau Monde n'était pas si grand que ça, mais si ça pouvait lui donner un peu de réconfort...
Et elle me répondit;
-Oui, tu devrais. Quand tu le verras, dis-lui que mon cœur sera toujours avec lui et que suis fière de lui.
Je fus interloqué par sa soudaine conviction;
-Bien sûr. Je lui dirai quand je le verrai.
Elle caressa ma main. Je suis repartit peut après, refusant son invitation à souper; j'étais trop anxieux. Je ne pouvais pas aider mais riais à l'ironie du sort. Julian qui n'avait jamais souhaité voyager prenait la mer vers le Nouveau Monde et moi, j'avais du mal à arriver à Toledo.

Marchant, je quittai Arroyo déjà derrière moi cette nuit. Quand je ne pouvais pas aller plus loin, je dormais sur le côté de la route. J'étais libre. Et je regardais loin devant ce que le lendemain voudrait m'offrir.

****

Je volais de la nourriture et m'embarquai clandestinement dans les voitures chaque fois que je pouvais et arrivai enfin à la capitale de l'Espagne, Toledo. La ville avait été construite sur un promontoire bordé sur les trois côtés par une gorge dans la rivière Tagus, et l'île d'à côté était protégée à l'intérieure par des murailles. Clochers, vieilles barrières, étroites rues exposées au vent, maisons massives et architecture maquis donnaient à la cité une atmosphère propre à elle. Au centre de la cité était monté la Cathédrale, laquelle a été complétée il y a quelques années. Je craignais de ne jamais trouver la résidence de Gomez dans cette immense cité mais, à ma grande surprise, tout le monde semblait savoir elle se trouvait.

À contrecœur, un servant m'a conduit à l'intérieur de la maison. Mais j'ai été surpris quand Senora Ayala m'avait accueilli.
-Ho, je suis si heureuse de vous revoir, Senior Mendoza!, s'exclama-t-elle en m'assoyant dans un siège.
-Mon mari m'avait dit que vous aviez refusé de le joindre. Que faites-vous donc ici, à Toledo?
-J'ai remis en considération l'offre de Gomez, Senora. Je veux devenir un soldat.
-Je suis sûr qu'il sera content d'entendre ça, mais il n'est pas là.
-Il n'est pas là?
-Non, mais il reviendra dans quelques jours.
-Je vois..., dis-je stupidement.
Je pensais à ce que j'allais faire maintenant. Sans argent dans une ville inconnue?
-Vous êtes le bienvenu si vous souhaiter l'attendre ici, suggéra Senora Ayala Gomez d'une façon attrayante.
Je me déplaçais inconfortablement sous ses yeux. Quelque chose dans ses manières me rendait nerveux. Mais n'ayant pas vraiment le choix, je répondis;
-Merci beaucoup, Senora, votre hospitalité est grandement appréciée.
-Bien, dit-elle en sautant sur ses pieds et appelant ses servants. Celui qui m'avait présenté tout à l'heure, venu avec une expression aigre dans le visage.
-Emmenez Mendoza.
Le servant s'approcha de moi, son visage exprimant clairement la menace. Il accrocha mon bras et commença à me pousser brutalement dehors. J'étais pour protester quand Ayala s'aperçu de ma situation difficile. Elle se mit à rire;
-Ho non, Juan, je ne veux pas que vous le jetiez dehors. Emmenez-le et lavez-le. Il peut porter quelques vêtements de Gomez jusqu'à ce que je lui en trouve des neufs.

Le servant et moi restions planté dans le coin, surpris du nombre et de la nature de ses ordres. J'ai noté avec amusement que l'expression du servant avait encore tombé et je pensais à ce qu'était sa relation avec la Senora. Je commençais à penser aussi à ce que je représentais pour elle et je craignais de m'être tout juste sorti d'un problème pour atterrir dans un autre.

****

Les jours qui suivirent furent estompés. La première journée, j'étais poussé et tiré par tous les côtés et j'ai reçu mon vrai premier bain. Avant que ne j'aie su ce qui s'était passé, j'étais habillé comme un jeune homme riche. Puis je paradais dans les rues de Toledo, menais les tailleurs et on m'a cousu un grand nombre de vêtements. Plus que je n'en avais jamais eu avant.

J'ai bientôt commencé à essayer d'éviter Senora Gomez. Je trouvais sa compagnie étrange et inconfortable. Elle était loin de flirter pour une femme mariée et j'avais le pressentiment que ça ne faisait que commencer.

Un jour, après une semaine depuis mon arrivé, j'étais en train de me cacher dans la cuisine. Sa cuisinière, m'ayant remarqué, se mit à rire de ma situation difficile:
-Vous avez raison de vous cacher ici, Senior, la Dame ne voudrait jamais venir ici.
-Je ne suis pas en train de me cacher. Je me demandais juste ce qu'on mangerait ce soir, répondis-je en essayant de paraître digne.
Elle fit un signe de tête et on s'ait regardé un moment... puis on a pouffé de rire!
-D'accord, je me cache! Mais pouvez-vous m'en blâmer? La femme de l'homme dont j'ai besoin pour devenir un officier dans l'armée, essaye de me séduire. Qu'est-ce que je peux faire?
-Rien d'autre que quitter Toledo Senor, me répondit-elle cette fois plus sympathique.
-Mais je ne peux pas!, dis-je exaspéré, faisant des mouvement véhéments en l'air. Je n'ai nul part ailleurs où aller. Au moins, tout ça s'arrêtera quand Gomez reviendra.
La femme continuait à me regarde sympathiquement, avec un peu de pitié.
-Ça ne s'arrêtera pas?!?
Elle secoua la tête.
-Comment ça? Gomez va sûrement s'apercevoir que sa femme s'essaye avec moi!
-Il ne le remarquait pas avant.
-Avant! Ils sont mariés depuis seulement quelques mois. Dans ce cas, comment peut-elle agir ainsi et s'en tirer?!
-L'amour peut-être aveugle, dit la cuisinière comme seule réponse.

****

Heureusement pour moi, Gomez est revenu cette nuit. J'ai rarement été aussi content de revoir quelqu'un. Quoique l'attention de Senora Ayala semblait centré sur moi, (je commençais à sentir un lien entre moi et Joseph dans la bible) elle était un peu moins excitée quand Gomez était près d'elle. Gomez fermait les yeux sur ces choses ou ne les voyait tout simplement pas. Je ne pouvais pas comprendre comment ça pouvait lui échapper au début, mais avec le temps j'ai finalement compris. Je crois qu'il ne voulait pas savoir. Il l'aimait et c'était assez pour dissimuler toutes les "fautes" de sa femme. Je ne laisserai jamais une femme avoir une telle emprise sur moi.

****

On a passé beaucoup de temps ensemble, Gomez et moi, dans les mois suivant. Je continuais à rester chez lui quand il n'était pas à la caserne ou à la formation. Malgré mon aversion grandissante pour Ayala, je m'entendais très bien avec Gomez. En vérité, on avait beaucoup en commun. Même s'il était mon supérieur, on parlait de toutes sortes de chose. Je lui avais même parlé de "l'emprise" que mon oncle avec sur moi. Nos parents sont morts il y a des années et nous n'avions plus de famille vers qui nous tourner. Sa famille non plus n'était pas riche mais au moins Gomez avait des ancêtres dans l'aristocratie pour l'aider à prendre sa place dans l'Armé du Roi. Mais son avancement au rang de Lieutenant, en n'ayant pas eu de combat pour justifier une telle augmentation, le dérangeait. C'était pour ça, qu'il m'a dit, qu'il demandait à être muté au Nouveau Monde. Il voulait faire ses preuves.
-Je suis surpris que vous ayez voulu vous marier quelques mois avant d'être réassigné au Nouveau Monde.
Ce commentaire personnel ne semblait pas déranger Gomez. Il souriait (quelque chose que je ne l'ai pas souvent vu faire);
-Je ne m'attendais pas ni à rencontrer Ayala ni à autre chose qui soit arrivé depuis. Certaines choses sont décrétées par le destin.
-Le destin peut-être bien étrange, dis-je doucement.

****

Gomez semblait content de m'embaucher comme son prodige. J'allais avec lui à sa division et j'ai été officiellement fait soldat de Sa Majesté le Roi Charles 1er. Pendant les mois suivants, j'apprenais à monter à cheval, à tirer au pistolet, les tactiques et l'histoire militaires. Mais c'était dans le combat à l'épée que j'excellais. Je n'avais jamais manié une épée de ma vie avant mais il faut croire que j'ai un talent naturel. Même les supérieurs de Gomez étaient impressionnés et le félicitait de m'avoir trouvé. Dans l'année que j'ai passé à Toledo, j'ai été promu Sergent et tout le monde disait que j'aurais une brillante carrière dans l'armé.

Mais ce n'était pas ce qui allait arriver.

****

Après plusieurs mois, on a reçu un mot comme quoi que la compagnie du Lieutenant Gomez était muté à Cuba. J'étais ravi, enchanté! Je m'embarquais enfin pour le Nouveau Monde, et partais loin d'Ayala. Je croyais que j'étais enfin sauvé mais, parfois, ma chance m'abandonnait.

Gomez partait vérifier les dernières préparations deux semaines avant d'embarquer en bateau. Je devais mener les soldats une semaine plus tard au port de Seville, où on allait commencer à voyager vers Cuba.

Je réussi à rester très occupé cette dernière semaine pour complètement éviter Ayala. Cette dernière nuit avant que la compagnie ne soit prête pour marcher à Seville, je m'allongeais dans le lit, pensant combien ma fortune avait changé. Il y a à peine un an, j'étais pratiquement un esclave et maintenant j'allais mener une compagnie de soldats. Et j'allais au Nouveau Monde. Je repensais à Julian, "peut-être que je pourrais le revoir". À ce moment, tout semblait possible. La brise de la nuit soufflait doucement par ma fenêtre ouverte, rafraîchissant la chambre.

J'avais à peine commencé à m'assoupir quand je sentis quelque chose effleura mes lèvres. Je me réveillai lentement... et tomba en bas du lit quand je vis Ayala allongée à côté de moi. Elle se mit à rire;
-Je ne peux pas être aussi terrifiante.
-Senora, je vous en pris, vous ne devriez pas être ici.
Elle ria une fois de plus.
-Et où devrait-je être? N'est-ce pas ma maison?
-Oui, c'est votre maison... et celle de Gomez.
Ses traits se tendirent de colère;
-Ça m'est égal!
-Il est profondément attaché à toi!
J'essayais de la distraire en disant cela pendant que je longeais très lentement le mur.
-Alors il encore plus fou que je ne l'imaginais!, cracha-t-elle. Ce n'est qu'un mariage d'affaire arrangé entre lui mon père. Rien de plus. Mon père a maintenant une fille avec des contacts de la noblesse et Gomez a mon argent. Alors il ne peut rien avoir entre nous.
Elle me regarda puis sourit;
-Mais toi... je t'aime bien. Depuis que tu as sauvé ma vie, je sentis qu'il y avait quelque chose entre nous.
Elle marchait vers moi avec la grâce et la beauté d'un chat. Un très dangereux. Je l'implorai une dernière fois;
-Mademoiselle, je vous en pris. Gomez est mon supérieur et je le crois être un ami. Je suis un invité dans sa maison et vous êtes sa femme! Je ne trahirai pas sa confiance!
Elle continua ses avances;
-Tu n'es rien pour lui. Rien qu'un outil. Un moyen de promouvoir sa propre carrière. Et si tu ne vois pas ça, ben peut-être que tu es un fou toi aussi!
À ce moment, je passai à l'action. Je la dépassai en courrant vers la fenêtre pour m'enfuir. Mais aussi rapide que j'étais, elle l'a été plus que moi. Elle passa ses bras autour de mon coup et, avec une force surprenante, pressa subitement mes lèvres contre les siennes. Ce fut court. Je la repoussai avec une telle force que je la jetai par terre. Elle me regarda, sa beauté s'effaça, ses yeux brûlaient maintenant de haine. Je la regardai avec dégoût puis sauta par la fenêtre, courant tous les chemins menant aux casernes de l'armé. Toutes les choses dont j'avais besoin étaient déjà là. Je réveillai les hommes dans la nuit et nous avons marché pour Seville avant l'aube.