Port de San Julian, le 14 avril 1520, en hiver

Je m'appelle Blas de Mendoza. Je suis en train de pratiquer l'écriture comme me l'a recommandé le Capitaine Général Magellan. C'est lui qui m'a enseigné presque tout sur la navigation. Comme il m'a dit quand il m'a offert ce livre (un de ses propres journaux de bord);
-Un bon navigateur doit être capable d'écrire l'histoire de son voyage pour que d'autres puissent suivre ses traces. Utilise ce livre pour pratiquer l'écriture.
-Que dois-je écrire exactement, Capitaine?
-Tout ce que tu veux. Une histoire, un journal comme ton ami Pigafetta. Fait juste remplir ces pages Mendoza.
Une histoire? De quoi? Mon histoire peut-être? Un journal. J'ai tout juste passé mon 20e anniversaire, et je viens de vivre plein d'expériences différentes et ce voyage promet de m'en donner encore plus. Une histoire sur moi et sur mes expériences de ce voyage. C'est plutôt personnel mais Magellan m'a promis que ni lui ni personne ne le lirait. Je suis assis sur le pont du Trinidad et je peux voir partir au rivage tout ce qui témoigne de l'horrible mutinerie et de mes propres actions pour essayer de l'éviter. J'ai été par la même occasion indirectement responsable de la mort de mon dernier parent. Peut-être que, en écrivant cette histoire, je peux laisser les fantômes de mon passé refaire surface et les laisser guider ma plume.

Mais par où dois-je commencer? Avec le début de l'expédition de Magellan et comment je suis devenu un membre de son équipage? Ou dois-je commencer par mon oncle, Luis de Mendoza, que je vois partir au rivage? Non. Maria, qui a pris soin de moi comme si j'étais son propre fils, m'a dit une fois que c'était à la mort de ma mère que tout avait commencé entre nous. Bien, je commencerai avec elle, mes parents et ma naissance.

Chapitre 1

Espagne 1480-1512

Je suis né dans un petit village proche de Seville en 1500. Mon père, Diego de Mendoza, était le Capitaine d'un bateau et un expert en navigation. Originaire de Granada, mon père avait quitté la maison de son père et le rôle du second fils d'une famille vivant dans la tyrannie pour devenir son propre maître. Il déménagea à Barcelone. La plupart du temps, il travaillait pour un seul homme. Don Antonio de Medina, un riche marchant très respecté. Il aidait mon père dans ses études afin qu'il devienne un bon marin et un grand Capitaine. Ils ont été ami pendant longtemps jusqu'à ce que mon père et la fille de Don Antonio, Elena, annoncèrent leur désire de se marier. En dépit de leur amitié, Don Antonio leur avait interdit de se marier et refusa de garder mon père comme employé. Il croyait au déshonneur de sa fille si elle épousait un homme de cette classe. Mais Elena, ma mère, défia Don Antonio et maria Diego. Voulant se venger, Don Antonio renia sa fille et ne lui donna aucun héritage, même pas de dot. Seule Maria Zuniga avait accompagné ma mère, elle était sa servante et son amie d'enfance.

Don Antonio avait influencé tout le monde à Barcelone afin que personne n'emploie mon père. Incapable de trouver du travail, Diego fut forcé de retourner à Granada auprès de son vieux frère Luis. Comme il n'était pas très proche de Luis (avec qui mon père ne s'est jamais entendu), Diego, Elena et Maria se sont contentés de rester près de Seville, dans l'Arroyo, un pueblecito d'environ seulement une centaine de personnes. Peu après, mon père recommença à naviguer avec Luis. Colomb avait découvert le Nouveau Monde il y avait quelques années et des matelots expérimentés furent très recherchés. À cause de ça, mon père devait quitter la maison souvent. Il n'était même pas là quand j'étais né... et il n'y était pas non plus lors de la mort ma mère. J'avais six ans.

Je me rappelle juste un petit peu de ma mère mais je sais qu'elle était magnifique. Ses cheveux étaient longs et noirs et ses yeux bleus. C'était une femme bien éduquée, et elle avait un bon tempérament. Je me rappelle quand elle essayait de m'apprendre à lire et à compter. (Maria qui avait appris avec elle, réussissait à m'enseigner avec plus de succès plus tard, mais était moins douce).

Une épidémie de fièvre s'était étendue sur Seville et ses villages voisins. Beaucoup d'enfants furent amenés à la Cathédrale pour les protéger de la maladie. Quand ma mère était devenue malade, j'y ai été amené aussi. Là-bas, j'ai rencontré un autre garçon d'Arroyo dont son père était fiévreux. Il s'appelait Julian Escobar et il était devenu mon meilleur ami.

Quelques jours plus tard, une amie de la famille était venue à la Cathédrale avec une mauvaise nouvelle. Ma mère était au plus mal et un prêtre devait aller la voir. J'avais, pas par accident, tout entendu et j'ai été demander si elle allait mourir. La femme m'avait pris par les épaules, tentant de m'éloigner et m'avait dit;
-Prions pour elle.
Mais je me suis dégagé et couru jusque chez moi.

Je suis rentré en coup de vent dans la chambre de ma mère, à bout de souffle, et je me suis arrêté net près de son lit. Terrifié, je croyais qu'elle venait tout juste de mourir. Elle était si pâle mais, après un moment, je voyais qu'elle respirait toujours... avec peine. Je me suis approché d'elle et pris sa main. C'était froid, elle ne brûlait plus de fièvre, et le feu de la vie l'avait quittée.
-Madre! Mère, je t'en pris, ne meurt pas!
Je n'étais pas sûr qu'elle pouvait m'entendre.
-Je t'en supplie maman, j'ai besoin de toi!
Ses yeux s'ouvrirent et sa main serrait la mienne. Elle fut fortement surprise de me voir.
-Ne soit pas trop malheureux.
-S'il te plaît maman, tu peux guérir. Je vais être seul sans toi.
Elle me souriait mais ses yeux étaient tristes.
-Tu as ton père et Maria.
À ce moment là, je sentis la main de Maria sur mon épaule. Elle était restée proche mais je ne m'étais pas aperçu de sa présence jusqu'à maintenant. Je me raidi, je croyais qu'elle voulait m'éloigner. Mais elle restait là, me réconfortant de sa présence.
-Et je vais toujours être avec toi.
Puis elle tourna la tête vers Maria;
-Prends soin de lui. Je t'en pris mon amie... Je t'en pris, prends bien soin de lui.
-Je te le promets, Elena. Je vais l'aimer comme s'il était mon propre fils.
À cet instant, je sentis ma mère faiblir. Maria essayait de ne pas pleurer, mais ne pu s'empêcher de laisser couler quelques larmes. Je ne l'avais jamais vu pleurer avant. Ma mère souriait encore;
-Je t'aime.
Ce fut son dernier murmure avant que sa main ne tombe de la mienne. Je pleurais trop fort pour répondre. Plus tard, un prêtre arriva pour lui donner son dernier sacrement, et après les quelques heures suivant le levé du soleil, ma mère trépassa.

****

Plusieurs semaines plus tard, mon père rentra à la maison et reçu la nouvelle qu'Elena avait quitté notre monde. J'aurais pu être en colère contre lui parce qu'il n'avait pas été là mais j'en étais incapable. Il se punissait lui-même plus que j'aurais pu le faire. Il avait visité la tombe de ma mère juste une fois avec moi. Il m'avait dit;
-Tu dois toujours rester fort, Blas. Parfois, tu dois te garder occuper juste pour survivre.
Je crois qu'il avait dit ça plus pour lui que pour moi. Je ne pensais pas que c'était possible pour lui de partir travailler plus souvent qu'il ne le faisait mais, d'une façon ou d'une autre, il réussi. Je l'ai revu peut-être un an ou deux de plus jusqu'à ce que j'aie eu 9 ans et qu'il avait commencé à m'amener avec lui dans de courts voyages en mer. Quand je ne l'accompagnais pas, c'était notre tradition de lui dire au revoir sur le dock avant son départ. Pendant son absence à la maison, Maria réussi à me tenir occuper et, pour la plupart du temps, à m'éviter des ennuis.

****

Comme je l'ai déjà dit, Julian et moi étions devenus amis. Quand je n'étais pas en mer avec mon père, j'étais avec lui. Son père aussi était mort à cause de l'épidémie. Sa mère ne s'était jamais remise de la perte de son mari. Don Felipe, l'homme le plus riche de notre village avait assuré à Julian qu'on prendrait soin de lui au séminaire à St-Jude. Tout ce que Maria ne pouvait pas m'apprendre en lecture et en écriture, Julian le faisait. Et en retour, je m'assurais qu'il n'avait pas toujours la tête dans un livre et lui apprenais à se battre et à nager (un peu). Nous étions aussi différents que la nuit et le jour. Nous avions à peu près la même taille, mais j'avais environ un ans ou deux de plus que lui. Il avait des cheveux aussi blonds que les blés et des yeux bleus. Sa peau pâlissait encore plus au soleil. Moi, j'étais un peu plus foncé avec des cheveux ébène ondulés, mes yeux avaient une couleur sombre, presque noire. Nos rêves prenaient des sens différents aussi.

Lorsque j'eu onze ans, presque douze, mon père et mon oncle furent engagés comme Capitaines sur une flotte qui partait pour le Nouveau Monde. Mon père m'avait déjà promis de m'amener avec lui dans un long voyage et j'étais excité. Mais, quelques jours avant notre départ, il changea d'idée. Il m'expliquait;
-Ce voyage sera trop long et trop dangereux pour toi, Blas. Tu es encore trop jeune.
-Mais je vais avoir douze ans bientôt. Et je sais qu'il y a beaucoup de gars plus jeune que moi qui commence à naviguer.
-J'suis désolé,... peut-être la prochaine fois.
J'étais tellement en colère que je n'ai pas été sur le dock pour lui dire au revoir. Au lieu de ça, je suis resté sur une grosse colline non loin de là pour le voir partir sur la rivière Guadalquivir et j'y suis resté jusqu'à ce que son bateau disparaisse. Peut-être que dans le fond, je me doutais un peu que c'était la dernière fois que je voyais mon père.

****

C'était un été comme les autres pour Séville, c'est-à-dire, chaud et humide. D'habitude je passais mes journées à aider Maria, à rester sur le dock et regarder les bateaux passer ou écouter les histoires des marins. Un jour, je m'éloignais du village quand Julian revenait du Séminaire. Nous restions le plus longtemps possible dans la rivière et nous rêvions à notre futur. Je voulais le convaincre de me suivre dans les aventures que j'imaginais.
-On va voyager jusqu'au Nouveau Monde et découvrir des îles étranges. On va trouver de l'or et plein de trésors et on sera connu dans toute l'Europe et même ailleurs.
-Je ne veux pas devenir un aventurier, je veux être un prêtre et servir notre village.
-Mais tu pourrais être un prêtre au Nouveau Monde aussi, Julian, et convertir les indigènes là-bas.
-Tu me connais, Blas, je ne pourrai jamais embarquer sur un bateau. J'ai le mal de mer sur la plage rien qu'en regardant les vagues!
On a tous les deux pouffé de rire et ce fut la fin de la discussion. Nous avions envie de rentrer chez nous.

****

L'été était presque fini et mon père n'était toujours pas revenu. Ça faisait longtemps déjà que son voyage aurait du être terminé. Il n'a jamais été en retard avant. Les mois de juin à octobre ne sont pas recommandés pour naviguer, surtout pas sur l'Atlantique, il pouvait lui arriver n'importe quoi.
<<Peut-être qu'il est parti avant septembre... ou qu'il s'est pris dans une violente tempête...>>
Le temps passait. Maria et moi s'inquiétions de plus en plus à chaque jour. Avait-il été forcé de rester en Hispaniola pour des raisons inconnues? Ou avait-il déjà essayé de traverser l'Atlantique en vain? Chaque jour je marchais sur le dock de Séville dans l'espérance que mon père allait arriver et chaque nuit je rentrais à la maison bouleversé et effrayé. Un autre mois avait passé. L'été devenait de plus en plus chaud. Je continuais à passer le temps entre le dock et notre maison. Maria essayait de me changer les idées en me donnant du travail ou des études. Je n'étais pas un très bon étudiant et n'était pas non plus d'une grande aide pour Maria. Et je manquais aussi de patience envers elle et Julian.

Finalement, vers le début de septembre, j'étais sur le chemin du retour par un temps sombre et nuageux quand j'ai vu une voiture qui m'était familière devant la porte. Elle ressemblait à celle de mon oncle. Sur le coup, j'ai cru que mon père était enfin arrivé et j'ai couru jusque chez moi. Mais au lieu de tomber dans ses bras, je me retrouvai face au regard dur de mon oncle. En plus, Maria paraissait plus vieille que ses trente ans. J'étais terrifié. Je voulais me retourner et courir mais mes jambes ne voulaient pas m'obéir. Mon oncle était quelqu'un de dur. Très grand avec de sombres yeux enfoncés et des traits tendus. Il ressemblait à mon père physiquement, mais mon père n'avait jamais eu ce regard froid et cruel qui me fixait.
-Blas, viens ici.
Je restais là où j'étais, mes pieds étaient cloués au sol.
-Viens ici!
Je pouvais sentir une menace dans sa voix mais je me sentais incapable de bouger. Mon oncle vint se placer devant moi. Je mouillai mes lèvres sèches et essaya de parler.
-Mon père...
-...s'est perdu en mer.
Le ton de sa voix glacial et colérique me fit tressaillir comme s'il m'avait violemment saisi. Comme il était pour me menacer de nouveau, je forçai mes jambes à bouger et à courir. Je trébuchais dans la nuit, mes larmes m'aveuglant plus que la noirceur. Mon père était perdu! Perdu! Je me souviens vaguement d'avoir entendu mon oncle en colère me rappeler et de l'appel plaintif de Maria mais j'étais incapable de m'arrêter. Une pluie froide se mit à tomber et je fus forcé de me trouver un abri dans le creux d'un arbre. Je frissonnais dans la nuit, seul avec mes souvenirs. L'aube était grise et triste. Je n'avais pas bougé jusqu'au soir suivant quand la faim et la soif m'ont forcé à sortir de ma cachette. Je me trouvai près de la pente de la rivière, maintenant lente à cause de la lourde pluie. Je vagabondais partout sans savoir où aller jusqu'à ce j'arrive dans mon village. Je n'avais plus d'autre choix que de rentrer à la maison. Il n'y avait aucun signe de la présence de mon oncle. À l'intérieur, c'était aussi silencieux qu'une tombe.

-Maria?
Ma voix, aussi faible était-elle, résonnait dans la pièce déserte. Je les cherchais, appelant Maria, mais j'étais seul. Désespéré, me sentant abandonné par tout le monde, je m'écroulai sur mon lit et tomba dans un sommeil troublé. Je fus réveillé par une main qui me remit brutalement sur pied.
-Comment oses-tu.
Levant les yeux, je regardais fixement les yeux froids de mon oncle.
-Comment oses-tu me désobéir et t'enfuir.
Je n'avais pas de voix pour répliquer... pour ce que ça aurait pu changer de toute façon. Le dos de sa main frappa mon visage, me fit tomber par terre. Je me rappelle un peu de qui avait suivit. Ce fut le premier battement que j'eus des mains de mon oncle. Le premier, mais pas le dernier.